PEUT-ON AIMER LE TRVAIL POUR LUI-MEME ?

 

 

Le travail est une activité productrice qui nécessite un effort physique et mental soutenu pour pouvoir produire un résultat. C’est donc une activité physiquement et mentalement fatiguant. Son étymologie latine  « tripaluim » qui désigne un « instrument de torture » semble attester cette dimension pénible et difficile du travail. Cette souffrance liée au travail est perçue comme étant une punition divine sur l’homme pour avoir commis le péché originel. Le travail concentre donc tous les ingrédients pour être hait et détesté. Or nous entendons ça et là des gens dire qu’ils aiment leur métier et qu’ils ne l’échangeraient pour rien au monde. Comment expliquer donc cet amour pour le travail malgré sa connotation négative? Est-ce un amour pour le travail en tant tel ? Ou est-ce un amour pour autre que lui ? Autrement dit aimons-nous le travail pour ce qu’il est, et donc pour lui-même ? Ou l’amour que nous avons pour le travail est-il motivé par ce que ce dernier pourrait nous apporté comme l’argent, la richesse, la reconnaissance sociale ?

Tout le problème de ce sujet est donc de savoir si travail et amour qui sont si éloignés par définition l’un de l’autre peuvent se retrouver. Ou s’il s’agit là de deux mondes qui sont irréconciliables et donc fondamentalement incompatibles.

Afin de réfléchir sur ce problème philosophique lié à l’amour du travail, on verra d’abord en quoi le travail peut-il être l’objet de notre amour en tentant de toucher la cause de ce sentiment amoureux pour le travail. Ensuite, il consistera à monter que l’amour n’est pas véritablement dirigé vers le travail lui-même mais en réalité vers les avantages rendus possible par notre travail. Et puis enfin il conviendra d’expliquer l’augmentation de la haine du travail avec la modernité et le machinisme.

 

 

Le travail de l’homme est une activité doublement transformatrice. Il transforme la nature extérieure de l’homme dans le but de satisfaire aux besoins de l’homme. Mais avec cette transformation extérieure de la nature se réalise une autre transformation à l’intérieure de l’homme. Par le travail, l’homme se transforme lui-même ; il développe ses qualités humaines, ou plutôt les «  facultés humaines qui sommeillent en lui » (Marx). Car la transformation du milieu de vie de l’homme dans le but de l’adapter à la vie humaine nécessite intelligence, imagination, abstraction, volonté, etc. En ce sens, Karl Marx voit le travail comme une activité propre à l’homme en distinguant fondamentalement l’activité humaine de celle animale.

Chez l’animal, nous explique le philosophe, les activités mêmes les plus productrices telles que la production du miel par l’abeille, le tissage de la toile par l’araignée sont en réalité malgré leur complexité des opérations instinctives et naturelles chez ces animaux. Ce ne sont pas des productions conscientes et pensées comme celles de l’architecte, du tisserand. Ainsi, si nous aimons le travail, c’est parce qu’il est conforme à notre nature et qu’il accomplit notre humanité. Le travail pourrait donc être aimable pour son humanisation et son épanouissement.

En plus d’accomplir notre humanité, le travail accomplit aussi notre épanouissement personnel. Celui qui travaille pourrait s’épanouir, se sentir bien, et être satisfait avec ce qu’il fait si ce qu’il fait est en harmonie avec son être ; s’il est libre dans son travail et que le résultat de son travail lui appartient. En effet, le travail peut être une source de joie et de plaisir pour le travailleur. Pour Nietzsche seul le travail-joie est la seule forme de travail que nous pouvons réellement aimer. C’est particulièrement, selon Nietzsche, les « artistes » et ceux qu’il appelle les « contemplatifs » ou les « oisifs » qui sont les plus joyeux dans leurs activités. Ceux-là « aiment mieux périr que travailler sans joie » ; ils ne sont pas intéressés par le gain matériel du travail, même le plus abondant, mais uniquement par « le gain des gains », c’est-à-dire le travail lui-même en tant que fin en soi. Ils travaillent dans ce qu’ils aiment travailler et font ce qu’ils aiment faire. Ils n’ont pas peur de la peine, de la pénibilité de leur travail, de la « paresse », de la « ruine », de la « pauvreté », du « déshonneur », voire même de la mort. Car pour ces amoureux du travail et ces amis du plaisir, seul le plaisir et rien que le plaisir compte pour eux. « Ils cherchent, écrit Nietzsche, tous le travail et la peine dans la mesure où travail et peine peuvent être liés au plaisir, et, s'il le faut, le plus dur travail, la pire peine (….) Ils craignent moins l'ennui qu'un travail sans plaisir »

C’est aussi le cas du bénévolat. Dans le bénévolat, le travail ne vise pas un but matériel ou une richesse. On travaille gratuitement pour le plaisir de travailler et non pas pour gagner derrière quelque chose d’autre. On est satisfait de ce qu’on fait, on est heureux de le faire, sans contrepartie quelconque. On pourrait dire donc qu’il est possible d’aimer le travail pour lui-même, pour ce qu’il est, et non pas forcément pour ce qu’il produit, ce qu’il donne comme l’argent, la richesse, le pouvoir, la domination.

En outre, le travail réalise un lien entre les hommes. Celui qui travaille fait savoir aux autres dans son activité, dans son travail ses compétences et ces capacités. Le travail est donc un moyen qui nous permet de gagner la reconnaissance des autres de notre compétence, de notre talent particuliers mais aussi et surtout pour notre utilité pour les autres. Celui qui travaille est donc reconnu socialement et humainement par les autres hommes. Une reconnaissance qui sera à l’origine de notre fierté pour nous, de notre satisfaction de notre être, de notre compétence et de notre effort.

Mais pour aimer véritablement le travail pour ce qu’il est, pour lui-même, il faut qu’il soit  en harmonie avec notre nature humaine, qu’il éveille nos qualités humaines, qu’il manifeste nos compétences, nos talents et qu’il soit source d’épanouissement et de reconnaissance. Mais le travail moderne, notre travail d’aujourd’hui, peut-il réunir toutes ces conditions pour être aimé comme une fin en soi ? Pourquoi les hommes détestent-ils ce dernier temps le travail? Pourquoi l’amour de la richesse, de l’argent est-il la règle quand celui du travail est l’exception ?

 

S’il aujourd’hui le travail ne fait plus rêver les hommes que par sa rémunération et par son avantage matériel, c’est qu’il n’est plus adapté à la nature de celui qui travaille. L’industrialisation et le machinisme qui l’a suivi ont complètement dénaturé le visage du travail. Avec le développement industriel, le travail se spécialise, se divise et se parcellise. Chacun est englouti dans une petite tâche répétitive. Résultat, nos qualités humaines se dégradent : notre pensée, notre imagination ne sont plus sollicitées par une activité simplifiée et mécanisée. De ce fait, l’homme ne se reconnaît plus dans ce travail déshumanisant, il se sent étranger et extérieur à son travail, il ne contrôle rien, se sent perdu dans le sens où ni son travail, ni le produit, ni la richesse qu’il produit ne lui appartiennent. Il y perd son humanité et sa liberté. Il travaille seulement par nécessité pour gagner son pain : « En fait, le royaume de la liberté commence seulement là où l’on cesse de travailler par nécessité et  opportunité  imposée  de  l’extérieur » écrit K. Marx à ce sujet.

 Le capitalisme en favorisant le gain, le rendement, la production, la richesse au détriment de l’accomplissement et l’épanouissement de l’homme a pervertit le travail. Il a enfanté un travail, aux yeux de Karl Marx, aliénant et déshumanisant. Normal donc que les hommes modernes détestent le travail moderne pour ce qu’il est.

Si le travail est aussi malheureux que ça, pourquoi alors cherchons-nous le travail ? Comment expliquer l’engouement pour le travail même le plus difficile, le plus pénible ?

Si nous voulons tous avoir du travail, si on cherche le travail, ce n’est plus vraiment par amour du travail mais par amour de ce qu’on pourra obtenir par le travail. Pour « les habitants des pays de civilisation », pour les citadins modernes, le travail n’est plus une fin en soi mais un moyen en vue d’autres fins. Si on est l’ami du travail ce que le travail est l’ami de mon ami ou pour le dire autrement le travail moderne est l’ami de la richesse. Car, aujourd’hui, dans notre monde capitaliste, le travail produit de la richesse. Et si nous travaillant autant, si nous passons toute notre vie à travailler, si nous accumulons les activités, les métiers, c’est pour gagner de l’argent, c’est pour nous s’offrir ce que nous aimons avoir, ce que nous désirons et qui nous fait plaisir, car le travail ne fait plus plaisir en soi. Il faut chercher le plaisir en dehors du travail.

Ainsi, le travail nous enrichit, nous permet d’avoir ce que nous aimons. C’est parce qu’il est un moyen qu’on l’aime. C’est pourquoi les hommes cherchent non plus de travailler pour travailler mais de travailler pour s’enrichir. Une richesse qui sera affichée par son propriétaire, qui fera sa fierté et au passage quelques jalousies. Par conséquent, le choix de notre travail n’est plus difficile, on cherche « un travail pour le gain », avec un « gros bénéfice ». On choisit donc communément, selon Nietzsche, à part une « rare catégorie », ceux qu’ils appellent les « difficiles », des « natures plus rares », le travail qui paye bien, un métier bien payé. Qu’on l’aime ou pas ne compte pas pour beaucoup d’entre nous, ce qui compte, notre « souci commun » c’est le montant du salaire, les avantages que le travail offre (logement, prime, voiture, etc.) Le seul avantage qui leur pousse de se lever le matin pour aller travailler est le salaire que le travail leur rapporte à la fin du mois (ou de l’année). L’homme moderne ne travaille plus pour vivre, mais il vit même que pour travailler. Travailler, travailler et encore travailler. Pour avoir de l’argent, de l’argent et encore de l’argent. Et par conséquent, comme disait le proverbe, on n’a jamais le beurre et l’argent du beurre. On ne peut pas aimer et le travail et la richesse produite par notre travail. Soit on aime le travail sans aimer l’argent ; soit on aime la richesse sans aimer le travail.

 

 

Pour conclure, on peut dire que le travail est une activité qui peut être aimable. C’est une activité valorisante pour l’homme. Travailler, c’est cultiver son humanité, c’est accomplir son être. Travailler, c’est aussi prendre du plaisir de son travail, de ce qu’on accomplit dans son travail, d’être fière et satisfait du résultat de son travail. C’est pour cela que certains, même s’ils sont minoritaires aujourd’hui, travaillent par amour du travail, sans trop chercher un bénéficie matériel à tirer de leur activité. Ils travaillent bénévolement, gratuitement, sans contrepartie. D’autres s’orientent vers des activités, des métiers qu’ils aiment même si ces derniers ne payent pas très bien. Même si les autres considèrent ces métiers comme sans valeur et sans intérêt.

Mais ces quelques cas sont exceptionnels. Dans notre monde capitaliste et matérialiste, le travail n’est plus aimé pour ce qu’il est mais plutôt pour ce qu’il donne. C’est l’argent, le salaire que nous allons empocher à la fin du mois qui valorisent aujourd’hui nos métiers. Le travail, c’est l’argent, et l’argent, c’est le bonheur dit-on. On cherche par conséquent les métiers les plus payés, les plus avantageux économiquement parlant. Les hommes d’aujourd’hui aiment la richesse et le luxe. De ce fait, on déteste de plus en plus le travail ; parce qu’il est de plus en plus déshumanisant, aliénant. Nous sommes de plus en plus malheureux dans le travail, de plus en plus aliénés. Le travail moderne c’est un monstre qui dévore notre vie.

Dévoré par une activité qu’il n’aime pas, l’homme cherche de se séparer de son travail par tous les moyens : le repos médical, le congé payé, la retraite, etc.