Croire est-ce renoncer à la raison ?

 

A voir des hommes se prosterner à des animaux (des vaches en Inde par exemple), à entendre des sectes complètement absurdes qui font ravages y compris chez les hommes les plus éduqués (docteur, ingénieur, etc.), il est possible, et même légitime, de  se demander si croire, c’est renoncer complètement à sa raison.

Par définition, la croyance désigne l’adhésion à une idée sans avoir en sa disposition une preuve. Dans la croyance, la raison, la faculté de jugement de l’homme, semble donc être ignorée parce que la croyance ne repose pas sur l’analyse, le jugement, la validation rationnelle.

Cependant, il n’est pas un secret que la raison de l’homme n’est pas une faculté puissante : c’est une faculté qui a sa propre limite et qui n’a pas la capacité de tout connaître et de tout expliquer.

La question du sujet « croire est-ce renoncer à sa raison ? » nous met donc en face d’un problème philosophique qui sera traité philosophiquement dans l’analyse qui suivra.

Dans le développement de cette analyse, on s’intéressera d’abord ce qui fait que la croyance se détourne de la raison. Ensuite, il sera question de savoir si la croyance est complètement contraire à la raison. Et enfin, on portera notre attention au danger lié à une croyance irrationnelle.

 

 

Croire, c’est accorder sa confiance à une idée (une affirmation, un fait) et la tenir pour vraie sans pouvoir s’appuyer sur une preuve validée par la raison, la faculté qui nous donne la capacité de connaître ce qui vrai et ce qui est faux, de juge nos idées pour distinguer le vrai du faux. La raison est donc la faculté humaine par excellence pour connaître la vérité. Sans elle, il est difficile d’atteindre la vérité. C’est elle qui garantit toutes les vérités dont disposent aujourd’hui les hommes comme les vérités scientifiques universellement soutenues par les hommes.

Ainsi adhérer à une croyance qu’elle soit collective ou individuelle constitue plus ou moins un renoncement plus ou moins fort à sa raison. L’homme est naturellement habité par une exigence de vérité : il a toujours un besoin de vérité, de certitude, etc. C’est un être qui n’aime pas l’incertitude, l’absence de vérité : c’est un être que l’inconnu effraie, que l’incertitude fait terriblement peur. En effet, les hommes acceptent beaucoup de préjugés qui sont entièrement incompatibles à leur raison. Beaucoup préfèrent avoir des croyances, même les plus incroyables, plutôt que d’accepter l’ignorance et l’inconnu. Accepter ces préjugés sans l’examen de la raison, c’est renoncer à sa raison.

Ce n’est surtout pas le fait de préjuger qui est en soi un renoncement à la raison, car les préjugés circulent très fortement et donc ils s’imposent à nous ; mais il est toujours possible de les vérifier et de les rejeter, et les occasions ne manquent pas pour savoir si nos préjugés sont crédibles ou pas. C’est le fait de s’attacher inconditionnellement à des préjugés qu’on sait être fort incrédules qui est contraire à la raison. On renonce dans ce cas précis à notre raison.

Il est vrai alors que la croyance n’est pas toujours aussi proche de la raison. Dans certains domaines, la croyance s’éloigne grandement de la raison. Elle fait cavalier toute seule. Et c’est surtout dans le domaine de la foi, le domaine religieux que la croyance est la plus éloignée de la raison, la plus indépendante de l’exigence rationnelle de l’homme. C’est un domaine dans lequel la raison n’est pas efficace, car la raison humaine est, par exemple, absolument démunie devant la connaissance de l’existence ou de l’inexistence de dieu. Devant Dieu, la raison se heurte à sa limite, à sa faiblesse et à son ignorance. Elle arrive au bout de sa connaissance, au bout du connaissable.

En ce sens, Dans ses pensées, Pascal souligne la faiblesse de la raison humaine en matière du domaine divin. Il écrit à ce propos : « la raison ne peut pas connaître Dieu, Dieu est sensible au cœur et non à la raison ». Seul le cœur donc est capable de croire en l’existence de Dieu. Le cœur croit ou non en l’existence de Dieu, il croit en tel ou tel autre dieu, en un dieu unique ou en plusieurs divinités. Dans le domaine métaphysique, la croyance a carte blanche pour croire en ce qu’elle veut. Dans la foi, la raison n’a pas donc sa place ou du moins une place centrale. Car la croyance du croyant n’est pas assise sur des raisons rationnelles. Comme nous l’explique Pascal, le cœur, dans sa croyance, est guidé par des raisons extérieures aux raisons de la raison ; il a ses propres raisons, des raisons complètement indépendantes de la raison.

Certes, il est indéniable que la croyance n’est pas une entière indétermination. Dans la foi, le croyant a toujours le choix entre plusieurs croyances, entre les croyances monothéistes, des croyances polythéistes, et au bout du compte son cœur penche pour une croyance ou pour une autre. Choisir une croyance plutôt qu’une autre est un choix, une détermination de soi. Car choisir une religion, croire en Dieu ou pas, en tel dieu ou tel autre, c’est déterminer sa vie et son mode de vie. On a le choix entre croire en dieu ou ne pas croire en lui. Le choix entre croire en tel dieu ou en tel autre dieu. C’est un choix que nous devons impérativement faire comme le dit Pascal. Ne pas choisir son dieu, c’est ne pas déterminer son mode de vie. Ce choix est un choix qui conditionne toute ma vie : ce que je dois ou ne dois pas faire, ce que je dois manger ou ne dois pas manger, ce que je peux dire ou ne peux pas dire, bref, toute ma vie.

Il importe donc toute de même de préciser que la foi d’un homme n’est jamais aveugle et indéterminée. C’est  pour cela que Pascal nous dit que le cœur a ses propres raisons. Même s’il précise par la suite que ces raisons ne sont pas toutes raisonnables. Il est possible de choisir sa foi conformément au choix de sa famille, on choisit la foi choisie par sa famille, celle de ses parents, de ses ancêtres. Alors que rien ne me prouve que mes parents ont fait le bon choix, le choix raisonnable, le choix de la raison. Chacun a donc des raisons qui poussent son choix dans un sens ou dans un autre : un texte révélé considéré comme la parole de dieu, une confiance aux choix de sa famille et ses ancêtres, de sa société, ou pour des raisons sentimentales : sérénité dans la foi, une rencontre mystique avec dieu… Toutes ces raisons sont des raisons personnelles, subjectives, mais pas des raisons rationnelles, objectives, valides. Ce sont des raisons qui échappent plus ou moins fortement à notre raison.

 

 

Mais sur la base de l’analyse qui précède, est-il juste de dire que la croyance constitue un renoncement total à la raison ? La croyance ne peut-elle pas être raisonnable ? La raison, quant à elle, est-elle capable de se passer de la croyance ? Croyance et raison sont-elles si radicalement séparées l’une de l’autre ?

Avec Pascal, il est possible de comprendre que la croyance ne renonce pas complètement à la raison. On comprend par l’analyse de ce philosophe qu’en lui se joignent raison et croyance que la foi est comme un pari intelligent. Dans ce pari, Pascal pense que le gagnant est celui qui mise sur l’existence de dieu et non celui qui parie sur son inexistence. Il nous explique que le croyant, celui qui croit en Dieu, est toujours gagnant. Si son dieu existe, il gagne car il sera récompensé par son dieu pour sa foi en lui, mais, dans le cas échéant, si dieu n’existe pas, il ne perd rien du tout parce qu’il ne sera en aucun cas punit sur sa foi en un dieu qui n’existe pas.

En ce qui concerne l’athée qui parie sur l’inexistence de dieu, Pascal explique que ce dernier sera perdant si dieu existe, parce qu’il sera punit pour son incroyance, mais dans le cas contraire, si dieu n’existe pas, si son pari se confirme, il ne gagnera rien car il n’y aura rien à gagner. Il n’a donc rien à gagner si son choix est valide et tout à perdre si son choix n’est pas le bon. Par cet argument logique, Pascal veut soutenir que la croyance en dieu n’est pas totalement insensée. La croyance n’est pas donc un monde complètement insensible à la raison de l’homme.

Néanmoins, si la croyance ne se passe pas toujours de la raison, la raison, elle, peut-elle se passer de la croyance ? La raison est-elle capable de connaître sans recourir à la croyance ?

En évidence, la raison a besoin de la croyance pour savoir et connaître la vérité. La science qui est la discipline par excellence des disciplines associées à la raison et qui  résulte de la connaissance rationnelle, a nécessairement besoin de croyance. Pour savoir la vérité, encore faut-il savoir si la vérité existe ou pas, si elle est à la portée de l’homme ou pas. Avant de chercher la vérité, bien sûre par la raison, il doit d’abord être sûr qu’il est possible de connaître la vérité, que le vrai est possible. Or l’homme ne peut pas en même chercher la vérité et avoir la vérité. Si on a la vérité, on n’a pas besoin de la chercher, si on cherche la vérité ce qu’on ne l’a pas encore.

Pour cela, avec Nietzsche, on pourra dire que la recherche de la vérité est toujours précédée par une croyance en l’existence de celle-ci. Si le scientifique chercheur poursuit la vérité, ce qu’il croit d’abord que la vérité est possible, et qu’il pourrait la connaître. Il ne peut pas avoir une preuve qui prouve la vérité avant de connaître celle-ci. C’est la découverte de la vérité qui prouve que la vérité existe et qu’il est possible pour l’homme de l’atteindre. Aucun homme, aucun scientifique, aucun chercheur ne cherchera une vérité qu’il sait être inexistant. La croyance est donc le moteur même de la science et de la vérité. Sans elle, la science ne serait jamais motivée par la connaissance de la vérité. Elle est aussi au fondement de la science. Pour connaître, la raison se fonde sur un ensemble de principes (prémisses) qu’elle est incapable de prouver ou de valider scientifiquement.

De ce fait, adhérer à des croyances ne peut pas être considéré toujours comme un renoncement à sa raison. Il n’est pas irrationnel de croire à des propositions évidentes sans l’appui de la raison, car la raison n’est pas une faculté capable de tout connaître ; elle ne peut pas, par exemple, connaître les propositions évidentes ; comme la raison n’est pas capable de prouver la vérité d’une évidence, il est donc nécessaire dans ce cas de solliciter sa croyance pour croire à la vérité de cette proposition évidente. On aura ainsi une évidence qui est acceptée par la croyance comme valide mais sans la preuve rationnelle pour prouver qu’elle est vraie et valide. Dès lors, croire, c’est accepter sans preuve ce que la raison, elle aussi, accepte sans preuve. Le sujet raisonnable ne renonce pas à sa raison, mais sa croyance s’oriente dans le sens de sa raison : elle accepte ce que la raison accepte ; elle compose ainsi avec la raison. La croyance et la raison, loin de s’exclure, se soutiennent : la raison se fonde sur la croyance pour valider une proposition qu’elle n’est pas capable de prouver, car évidente et sans aucune preuve rationnelle. 

 

La croyance peut ne pas écouter et consulter la raison, mais elle ne doit pas se séparer complètement de l’exigence rationnelle. Car une croyance entièrement étrangère à la raison est une croyance dangereuse et aveugle. Comme on pourrait voir dans les croyances sectaires et ses dérives très dangereuses, une croyance sans intelligence risque de conduire l’homme à une destruction de soi et de l’autre. Les sectes, les emprises des gourous sur les fidèles illustrent très bien ce danger de la croyance aveugle et pauvre en rationalité. Ces croyances irrationnelles constituent un danger pour le croyant lui-même et pour les autres. Le monde dans lequel nous vivons est aujourd’hui confronté à des menaces sérieuses associées à des croyances aveugles : c’est le cas du terrorisme et du fanatisme religieux. Qu’il soit musulman, chrétien ou juif, lié à des organisations ou à des Etats, le terrorisme tue en masse, massacre des civils innocents. Il tue des enfants, des écoliers, des étudiants, des voyageurs, des touristes, des humanitaires, des familles entières… Il tue tout le monde sans distinction. C’est un danger mondial qui ne préserve personne. Voila concrètement ce que pourrait enfanter une croyance dénuée de raison, de doute, d’esprit-critique, de remise en question.  

La croyance sans raison est aussi responsable de toutes les formes de superstitions, elles aussi dangereuses. La croyance est donc aussi vulnérable à la superstition. Le superstitieux est celui qui croit à des forces (bénéfiques ou maléfiques) et qui associe des pouvoirs aux choses, aux êtres. Le superstitieux est celui qui, par exemple, ne se sépare jamais de son porte-bonheur. Il associe un pouvoir à son porte-bonheur. S’il oublie son porte-bonheur, il croit qu’il échouera dans tout ce qu’il fera. Il ne se voit pas réussir ou progresser sans l’objet de sa superstition. Il ne renvoie pas ses succès à ses compétences et à ses qualités mais à des idées superstitieuses. En effet, la superstition n’est pas moins dangereuse que les croyances meurtrières. Elle pourra handicaper la vie de la personne, mettre en péril sa vie.

 

Dans ce sujet, il était question du renoncement de la croyance à la raison. On se demandait si la croyance constituait en soi un renoncement à la rationalité du sujet raisonnable. On s’est rendu compte, dès le début de l’analyse, que croire est déjà renoncer à sa raison en adhérant à une proposition (ou un fait) que la raison ne peut pas, provisoirement ou définitivement, prouver faute de preuves. C’est surtout dans la foi, dans la croyance absolue en dieu, que la raison semble être la plus écartée. Car la raison ne peut aider l’homme à tout connaître.

Cependant, il est sans doute que la croyance ne doit pas se séparer de la raison sous peine de destruction de soi ou de l’autre (terrorisme, fanatisme…). Une croyance entièrement dénudée de raison est dangereuse et catastrophique pour la vie de l’individu et pour la vie sociale. La raison non plus ne peut cavaler toute seule dans sa quête de la vérité ; la connaissance rationnelle (la science) commence par des croyances (hypothèses, théories..), se fonde sur des croyances (des principes, des prémisses). Sans la croyance, la raison ne connaîtrait rien.